L'histoire naturelle n'a pas de sens

La question de l’adaptation chez Lacan

Le premier abord de la référence à la nature par Lacan se fait pour défendre l’idée selon laquelle le mimétisme n’est pas le fruit d’une adaptation. Il renvoie à l’ouvrage de Caillois Méduse et compagnie, qui n’est pas un spécialiste, ce qui lui permet « une pénétration incontestable ». 


D’abord, Lacan explique que le mimétisme dépend d’une mutation « d’emblée et au départ ». On retrouve ici le débat sur la transmission des caractères acquis. Si pour le courant néo-lamarckien de la fin du XIXᵉ siècle, il y a acquisition de traits par adaptation puis transmission de ces traits à la descendance, les darwiniens comme August Weismann réfutent cette acquisition. L’acquisition se fait par le développement de traits permettant de favoriser la reproduction de l’espèce et par là-même du trait. Par exemple, l’organisme de la girafe ne développe pas de long cou pour accéder aux plus hautes feuilles des arbres mais les girafes ayant les plus longs cous survivent davantage que les autres et elles transmettent plus souvent leur caractère à leur descendance. Ainsi l’insecte dont parle Lacan ne développe pas de son vivant un caractère de mimétisme de par la fréquentation d’un milieu particulier, mais il porte ce caractère de façon innée et « d’emblée ». Le mimétisme est donc une donnée déjà-là qui fonctionne comme un organe présent dès la naissance. 


Deuxième argument développé par Lacan concernant le mimétisme : « ses prétendus effets sélectifs sont anéantis par la constatation qu’on trouve dans l’estomac des oiseaux, prédateurs en particulier, autant d’insectes soi-disant protégés par quelque mimétisme qu’autant d’insectes qui ne le sont pas » (1). Si le mimétisme était une marque de l’adaptation animale dans l’évolution des espèces, elle permettrait des chances de survie plus importantes à l’animal. Mais ce n’est pas le cas, selon Lacan, très tranché : « cela n’est pas mon avis » (2). Il revient toutefois sur la question dans sa leçon du 4 mars, de façon plus nuancée, en évoquant l’adaptation d’un animalcule à son milieu composé d’algues vertes renvoyant une lumière en tant que verte, pour se protéger d’une certaine lumière, selon le biologiste Lucien Cuénot. Dans ce cas, il y a bien eu adaptation mimétique (« coloration adaptative ») par survie du plus apte. Notons, pour aller dans le sens de Lacan, que la notion d’adaptation dépend toujours d’un jugement humain dans l’après-coup. On juge de la capacité d’adaptation d’un animal en fonction d’une efficacité dans la reproduction : le trait adaptatif doit favoriser survie et copulation. Mais ce qui peut permettre survie dans un contexte donné ne signifie pas survie de façon plus générale. Ainsi l’exemple du paon, tel que nous le décrit Konrad Lorenz (3). Le paon doté de la queue la plus développée peut davantage prétendre à se reproduire. Cependant, la queue apporte aussi un désavantage sur le plan de la survie, le rendant proie plus facile (Lacan évoque plus tard « l’hyper-développement d’un organe devant quoi l’organisme succombe » (4)). La notion d’adaptation est donc relative. Elle dépend d’un contexte et elle est le fruit d’un jugement humain dans l’après-coup. Comment comprendre cette méfiance de Lacan à l’égard de l’adaptation ? Lacan ne refuse pas la notion d’adaptation, mais il refuse de prendre le mimétisme comme « fin d’adaptation » (5). Plus généralement se refuse-t-il à tout finalisme dans la nature, tout comme il se refuse au finalisme dans l’Histoire. 

Lacan s’interroge ensuite sur ce que peuvent l’organe et l’organisme : « le problème le plus radical du mimétisme est de savoir s’il nous faut l’attribuer à quelque puissance formative de l’organisme même », « il faudrait que nous puissions concevoir par quels circuits cette force pourrait se trouver en position de maîtriser non seulement la forme même du corps mimétisé mais sa relation au milieu » (6). Le mimétisme est en effet un phénomène énigmatique : quand un caméléon change de couleur, comment son organe-peau peut-il saisir le milieu dans lequel il se situe pour changer sa couleur ? Le sens commun imagine le caméléon prenant peur qui décide de changer de couleur. Il n’en est rien : au mieux peut-on dire que les chromatophores situés sur sa peau saisissent une lumière qui se réfléchit et provoquent une réaction d’homochromie. Mais après avoir dit cela, l’énigme demeure. Plus énigmatique encore – et il est difficile d’y placer quelconque « maîtrise » – la vigne caméléon, Boquila trifoliolata, qui est capable de changer la forme de ses feuilles en fonction de la plante sur laquelle elle est en train de se développer. L’organe du mimétisme est donc énigmatique dans son fonctionnement et ne correspond pas au bon sens humain. 


Lacan prend l’exemple des ocelles présents sur les ailes des papillons, qui font croire à la présence d’un œil. Il prend ensuite le contrepied du bon sens en demandant si ce n’est pas l’œil, particulièrement fascinant chez l’homme, qui fonctionne comme ocelle. Si l’on est tout de suite capté par l’œil de l’autre, c’est peut-être en raison de cette forme particulière, que l’on retrouve dans la nature sous diverses formes, l’ocelle. Lacan parle plus généralement de « la tache » à laquelle il donne une fonction, celle de formuler un « donné-à-voir » qui préexiste au « vu » (7) et dont nous reparlerons plus tard. Ici encore, méfiance à l’égard d’une certaine approche du fonctionnement des phénomènes naturels, bien souvent identifiés à une maîtrise ou à une volonté propre. 

L'organe est sans but prédéfini

Le sens commun dote les organes d’un destin utilitaire. Ainsi l’œil semble s’être développé afin de voir, le cou de la girafe afin de manger les feuilles hautes, la peau du caméléon afin de se cacher du regard. Comme si la nature était programmée par finalisme adaptatif pour conduire les espèces à se développer en harmonie avec un but recherché. Lacan s’attaque à cette idée en séparant l’œil de la fonction unique qu’on lui prête, le regard. Il nie que « la fonction crée l’organe » (8). Il précise qu’un œil est un ensemble de « fonctions diverses qui se conjuguent » ; pour bien voir, il faut parfois regarder un peu à côté, évoquant le phénomène d’Arago. L’œil ne sert donc pas à bien voir la cible. Lacan oppose l’organe qu’est l’œil et le regard en expliquant que le regard ne se recoupe pas avec la vision. L’œil n’est pas destiné à regarder et, plus généralement, il n’y a pas de destin de l’organe. 

Un organe n’a pas de but et le but n’est pas atteint par l’organe. Lacan dit d’ailleurs que l’instinct est la façon dont l’organisme « se débrouille avec un organe ». À rebours de l’idée selon laquelle la Nature fait bien les choses (9), idée qui fait que « nous nous émerveillons des soi-disant préadaptations de l’instinct », Lacan dit que « la merveille est que de son organe l’organisme fait quelque chose ». L’organisme use toujours de la meilleure manière possible l’organe, mais l’organe est toujours insatisfaisant dans ce qu’il peut permettre de faire, et dès lors qu’on attribue une fin à l’organe, il ne correspond plus assez à ce qu’on attendait de lui. Le mimétisme animal n’empêche pas d’être dévoré, le cou de la girafe ne permet pas toujours d’atteindre les feuilles, le phallus n’atteint pas le « réel dans la visée du sexe ». Aussi, si l’œil doit servir à voir, il est insatisfaisant dans cette tâche : « ce que je regarde n’est jamais ce que je veux voir » (10). Dans la dialectique de l’œil et du regard, il y a semble-t-il coïncidence mais ce n’est qu’un leurre. Nous sommes leurrés par les organes, qui nous semblent être faits et entièrement efficace pour quelque chose, mais dont l’usage est contingent et imparfait. 

Ainsi chez Lacan, pas d’harmonie à l’œuvre, ni entre l’Homme et la Nature ni chez l’Homme lui-même. Lacan travaille à souligner la schize, à produire de la division là où d’autres veulent trouver sens et significations au sein du monde, qu’elles soient d’origine divine ou naturelle. 

 

Notes :

(1) Jacques Lacan, Les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, Séminaire XI, « L’œil et le regard », p. 70.
(2) Ibid.
(3) Konrad Lorenz, L’agression, une histoire naturelle du mal, 1963.
(4) Jacques Lacan, op. cit., p. 94.
(5) Ibid., p. 70.
(6) Ibid.
(7) Ibid.
(8) Ibid., p. 94.
(9) Bernardin de Saint-Pierre, Études de la nature, 1784.
(10) Jacques Lacan, op. cit., p. 95.