Le Nom-du-Père, agent de la séparation
"Nom-du-Père" est l’un des premiers concepts lacaniens dont la formulation cherche à faire résonner le signifiant. Lacan est coutumier de l’usage de termes énigmatiques, jouant sur les sonorités, les ambiguïtés et les équivoques. Dans le Discours de Rome (1953), il utilise pour la première fois cette expression en affirmant :
“C’est dans le nom du père qu’il nous faut reconnaître le support de la fonction symbolique qui, depuis l’orée des temps historiques, identifie sa personne à la figure de la loi.”
Dès le début, il lie le nom du père à l’idée d’un support pour une fonction, la fonction symbolique. La référence à “l’orée des temps historiques” nous ramène au père freudien de la horde primitive (Totem et Tabou, 1913), qui a déjà l’intuition d’un aspect tout symbolique de la fonction paternelle. Par la notion de nom du père, il fait entrer la réflexion freudienne sur ce que l’on appelle “l’Œdipe” à un niveau supérieur de complexité symbolique.
Que faut-il entendre dans ce concept de Nom-du-Père ?
Le Nom-du-Père est un signifiant, c’est-à-dire un élément dans une chaîne de signifiants (disons, en première analyse de mots), qui prend son sens dans ses rapports différentiels avec d’autres signifiants (1). Le signifiant “Nom-du-Père” introduit une coupure : il sépare l’enfant de la mère, en indiquant que celle-ci désire au-delà de lui, qu’il n’est pas tout pour elle, qu’elle est (ou a été) tournée vers un autre : un homme, un père.
Si ma mère désire (ou a désiré un père), c’est qu’elle désire hors de moi, que je ne suis pas tout pour elle, et qu’elle n’est pas tout pour moi. Les signifiants du Nom-du-Père participent ainsi de la séparation.
L’expression Nom-du-Père pourrait être remplacée par “la loi symbolique” ou la “loi du père”. Mais Nom-du-Père joue sur les mots.
Le nom du père (au sens civil)
Le nom de famille traditionnellement transmis par le père est souvent la première inscription symbolique qui indique à l’enfant qu’il n’est pas seulement de sa mère, mais qu’il appartient à une lignée, à une histoire autre que celle de celle qui l’a porté dans sa chair. Même si le père est absent, mort ou parti, porter le nom du père marque une première séparation symbolique d’avec la mère, et cela avant même que l’enfant n’ait conscience qu’il a un nom de famille. Il est déjà nommé comme séparé de la mère, avant même d’en avoir conscience.
“Au nom du père… du fils et du saint-esprit”
Le Nom-du-Père n’est pas le père réel qui a engendré ou qui a éduqué, il peut prendre une diversité de supports. Ainsi, Dieu le père, qui impose sa loi et auquel la mère se réfère si elle est croyante, plus généralement les traditions auxquelles la mère accepte de se soumettre, l’État ou les dirigeants politiques (qu’ils soient des hommes ou des femmes) qui veillent à la loi sont ce qui vient limiter le sentiment de toute-puissance qu’un enfant confère initialement à sa mère. On pensera aussi aux membres de la famille : une grand-mère, une tante ou un beau-père peuvent tout à fait se positionner comme tiers et comme objet du désir maternel, séparant l’enfant de sa mère.
Le père qui dit “non”
Toutes ces figures, et bien souvent le père réel présent au sein de la cellule familiale, marquent l’interdit, la loi, le refus d’une jouissance sans limite. Le “Nom-du-Père” est ce qui vient dire “non” à la toute-puissance du lien mère-enfant. Ce “non” est structurant, car il introduit la Loi, autrement dit le “c’est interdit”. Il produit alors, en même temps, le désir. En posant l’interdit, il fait advenir le désir, qui se soutient précisément de ce qui est défendu. L’absence d’interdit désorganise le rapport au désir en conduisant à son effondrement.
De quoi le père est-il le nom (pour la mère) ?
Le discours maternel sur le père façonne le signifiant paternel chez l’enfant : quelle forme prend le père pour l’enfant ? Est-il fort, absent, important, défaillant ? Peu importe la réalité du père, ce qui compte, c’est ce que la mère en dit. Ce discours maternel prend part à la consistance du Nom-du-Père. Un père totalement absent peut prendre une place importante et valorisée dans le discours de la mère, alors qu’un père présent et actif dans les faits peut voir ses efforts abîmés par la parole puissante d’une mère qui se veut tout pour l’enfant.
La fonction paternelle est un agent de coupure : s’il s’arrime le plus souvent à l’individu réel qu’est le père, le Nom-du-Père n’est donc pas un être ou une personne, il est un signifiant qui vient opérer une coupure. L’agent est donc d’ordre symbolique et signifiant de la coupure. Il consiste en un groupe de mots, d’actes, de paroles qui viennent s’inscrire dans l’inconscient de l’enfant pour réaliser la coupure. La fonction paternelle permet l’entrée de l’enfant dans le symbolique par la limite.
“Les non-dupes errent”
Ce jeu de mots, réalisé dans les derniers séminaires de Lacan, indique qu’accepter la fonction paternelle implique d’accepter la séparation, l’interdit mais aussi l'impossible. Certaines choses, notamment de l’ordre de l’harmonie entre les êtres, ne seront jamais obtenues. L’entrée dans la loi consiste à accepter de vivre en ayant été dupé. Ayant cru en la complétude de l’existence, il y a renoncé. Celui qui se refuse à cette perte — le non-dupe — erre, car il reste prisonnier de l’illusion d’une jouissance totale.
Le non-dupe est aussi, dans la clinique, proche de la figure du paranoïaque : celui qui “sait”, et qui, par le délire psychotique, ne va nulle part.
(1) Par exemple, dans la phrase "il s’est battu comme un lion”, le signifiant "lion" n’est pas pris dans sa valeur zoologique. Il ne renvoie pas au félin en tant qu'animal réel, mais de sa position différentielle en rapport aux autres mots de la phrase et du contexte, pour tirer sa signification de sa position dans un réseau culturel de signifiants tels que : lion / tigre / héros / guerrier / animal / homme / courage / brutalité / force / noblesse…